Grand débat sur l’école
Le 27 avril 2004 | Par Philippe Aigrain
Classé dans Politiques publiques, Analyses
Rappel du déroulement du débat
Le grand débat sur l’avenir de l’école fut lancé à l’initiative du président de la république à l’issue des conflits du printemps 2003 (grève des enseignants, opposition au transfert aux régions des ATOS, polémiques sur les propositions de réforme de Luc Ferry, alors ministre de l’Education Nationale. Son organisation fut confiée à une Commission du Débat national sur l’avenir de l’école (site web), présidée par Claude Thélot, expert en évaluation du système éducatif. Le débat consista en un grand nombre (15000) de réunions tenues dans les établissements et à l’échelle des arrondissements, ainsi qu’en un forum Internet. La base du débat consistait en une liste de 22 questions (avec sous-questions) réparties en catégories. Dès le départ, l’un des points controversés fut le choix d’exclure l’enseignement supérieur du cadre du débat. Pour les débats-réunions, 2 ou 3 de ces questions étaient choisies. Un rapport de synthèse du débat-réunion devait être produit, ainsi que 3 phrases, présentées selon les contextes comme synthèse ou priorité pour l’établissement. Le forum Internet reproduisait la structure de ce contenu de départ (22 sous-forums correspondant chacun à une question et consistant en centaines de fils de discussion). A l’issue du débat, divers tâtonnements se produisirent. La commission a décidé de constituer 3 groupes de travail pour l’analyse des conclusions, dont la définition fut décidée le 17 décembre 2003, c’est à dire alors que l’essentiel des débats ne s’était pas encore déroulé, accréditant l’idée que les conclusions utiliseraient plus les débats comme réservoir d’arguments pour des conclusions découlant des questions posées, plutôt qu’elles n’en exprimeraient une synthèse.
Le débat proprement dit
Voir site du débat. Les débats d’établissement mobilisèrent une participation très variable, souvent faible dans les zones défavorisées. Environ 50% des participants furent des enseignants, mais avec de grandes variations: dans certains débats, c’était au contraire les parents d’élèves qui dominaient. La participation des élèves fut le plus souvent faible numériquement, mais a pu être importante sur le plan du contenu. J’ai animé (à titre bénévole, pas au titre de la Société pour les espaces publics d’information) le débat d’établissement du Lycée Lavoisier. Voir synthèse de ce débat.
Un forum Internet passionnant mais très difficile à exploiter
Le forum Internet mérite une analyse poussée. Il constitue à mon avis la preuve que le débat public sur Internet peut être un instrument essentiel de la réinvention d’un espace public de qualité, mais également que cette potentialité ne se réalisera qu’à travers un effort plus poussé de développement technique et surtout d’organisation humaine. Les 40,000 contributions y restent à ce jour accessibles, point à souligner. Leur contenu général est d’une grande richesse, mais l’organisation par compartiments (des milliers de fils de discussion) rend difficile de localiser les contributions d’intérêt sur un sujet donné. Cependant, une bonne fonctionnalité de recherche existe. Suivant l’un de mes intérêts, j’ai effectué une recherche sur le mot “télévision”, qui a donné 151 réponses répartis dans 50 fils de discussions eux-mêmes distribués dans 12 sur 22 des questions du débat. Le parcours détaillé de toutes ces occurrences m’a pris des heures en raison de l’absence d’une interface adaptée pour accéder directement aux messages correspondants, mais cet effort valait le coup. Si on élimine les références purement anecdotiques, les références significatives à la télévision ne se trouvent plus que sous le chapeau de 5 grandes questions, mais restent cachées dans des fils de discussion aux titres sans aucun lien, et se rangent en 3 catégories:
- une minorité de tenants de l’usage pédagogique de la télévision
- une majorité de critiques de l’effet dévastateur de la télévision sur l’éducation et plus généralement la société, soulignant que les clés du débat sur l’éducation se situent largement en dehors de l’école. Diverses dans leurs styles, ces interventions sont cohérentes dans leur propos. On y trouve des trésors comme par exemple une bibliographie commentée très riche qui couvre l’ensemble des travaux sur les effets de la télévision sur l’apprentissage, la violence, la santé mentale, etc, qui se trouve dans un fil de discussion dont le titre est “La pédagomanie à la Meyrieu à l’origine l’illettrisme”.
- quelques interventions traitant de l’usage d’Internet dans et hors de l’école en soulignant l’importance de son appropriation intelligente.
Compte tenu des limites de l’organisation et des modes d’accès à l’information, les rédacteurs du chapitre de synthèse des forums Internet dans le miroir du débat ont eu tendance à se concentrer sur les questions posées au départ, et ont eu le plus grand mal à identifier les thématiques émergentes (ou n’ont pas voulu le faire). Si l’on reprend la question de la télévision, elle ne fait l’objet que d’une mention mineure rabattant le sujet sur l’école (”l’école […]? subirait l’influence négative de la télévision du point de vue des valeurs, du langage et des comportements transmis”), et quant à l’appropriation d’Internet dans l’éducation, elle n’est même pas mentionnée dans le chapitre, pourtant consacré précisément à … l’outil Internet.
Après sa clôture officielle, le débat se poursuit encore aujourd’hui par des chats avec les membres de la Commission, mais il ne s’agit plus à ce stade d’un débat ouvert du type de celui du forum.
Les outils du débat Internet
Le forum a été conçu par une équipe interne féminine (et je crois en partie bénévole), qui a fait un effort se comparant très favorablement à la plupart des sites de débats officiels que j’ai pu analyser. Réalisation et hébergement ont été confiés à des prestataires de services. Voir ici pour détails. Le forum utilise la version française du logiciel moteur de forum phpBB.
La modération était limitée à une possibilité de censure a posteriori des messages (au cas où ils ne respectaient pas le code de conduite ou la dignité humaine) et de clore des fils de discussion lorsqu’ils s’écartaient trop du sujet. J’ignore si cette possibilité a été utilisée et à quel degré. L’absence d’une animation de contenu et d’une action sur l’organisation en cours de forum s’est faite cruellement sentir.
La possibilité de participer au forum était soumise à un enregistrement avec possibilité de s’identifier sous la forme d’un pseudo. L’immense majorité des participants ont choisi de le faire, et de masquer leur identité, ce qui correspond à une tendance générale dans les autres sites de débats. La tendance a sans doute été renforcée par le fait que la liste des personnes inscrites était en accès libre pour tous.
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