Pourquoi le journaliste citoyen se presse sur Rue89

Le 25 March 2008 | Par Philippe Bourlitio 
Classé dans Analyses

Rue89.com est un site d’information se situant à la croisée de deux mondes : celui des médias traditionnels, un quatrième pouvoir sur le déclin, et celui des sites d’expression citoyenne, que certains considèrent désormais comme le cinquième pouvoir1. Lancé il y a moins d’un an (mai 2007) par d’anciens journalistes de Libération, il rencontre un succès dépassant les attentes de ses fondateurs2.


Rue89.com
Rue89.com est un projet hybride faisant appel à la fois à des journalistes professionnels et « amateurs ». Les premiers, issus des médias traditionnels ou frais émoulus des écoles de journalisme, assurent une production continue et sont les garants de la ligne éditoriale du site. Les seconds sont des personnes extérieures, expertes d’un sujet ou simples internautes, intervenant de façon ponctuelle ou régulière. L’intégralité des textes est ouverte aux commentaires.

Incontestablement, Rue89 surfe sur la vague d’expression citoyenne sur internet qui enfle depuis plus d’une décennie. Souvenez-vous. Celle-ci a débuté à la fin des années 90 avec la naissance des « pages perso ». Puis sont arrivés les forums de discussions, les sites collaboratifs, dont la fameuse encyclopédie libre en ligne Wikipédia (2001), et enfin les blogs, dont le nombre a explosé en 2003. Enfin, le projet Rue89 n’aurait certainement pas vu le jour sans le succès de sites participatifs comme AgoraVox. Ce site, lancé en 2005 et entièrement dédié à l’expression citoyenne, publie une trentaine d’articles et reçoit plusieurs centaines de commentaires chaque jour.

Etat des lieux de la participation des internautes dans les journaux en ligne

Une ouverture aussi importante aux contenus « amateurs » de la part d’une rédaction professionnelle est nouvelle en France. Les journaux traditionnels, qui avaient déjà dû se mettre à l’heure d’internet par la force des choses, avancent plutôt timidement sur ce terrain. Si on constate qu’ils sont de plus en plus nombreux à ouvrir leurs articles aux réactions des internautes, certains le font encore avec discrétion. Les plus téméraires affichent clairement la couleur en indiquant le nombre de réactions reçues dès les pages d’accroches (Libération, L’Expansion, Le Figaro, Télérama, LePoint). Ailleurs, il faut entrer en profondeur dans le site pour découvrir le système de commentaires (Le NouvelObs, Les Echos, La Tribune, Marianne2). On notera au passage que les messages des internautes sont le plus souvent affichés sur une page distincte de celle de l’article auxquels ils répondent.

Dans le même esprit, certains journaux ont recours aux forums (Libération, L’Expansion, Les Echos, Le Monde). C’est un moyen économique de proposer à leurs lecteurs un espace d’expression : pas de travail éditorial, faible visibilité par rapport au contenu professionnel. Parmi les pages où les internautes peuvent s’exprimer, on note aussi l’apparition des blogs. Pour la majorité, ce sont encore des pages animées par des journalistes ou des spécialistes. L’internaute y intervient en commentateur mais le dialogue avec l’auteur y est chose rare. En réalité, derrière cette appellation blog se trouvent des rubriques autrefois appelées chroniques, analyses, regards… Sur les dix journaux passés en revue (tableau ci-dessous), seul le Monde et le NouvelObs proposent actuellement à leurs habitués d’héberger leurs blogs. Dans le cas du Monde, ce service est réservé aux abonnés. Il donne à quelques-uns la chance d’apparaître en page d’accueil du site.

Journal commentaires
sur les articles
visibles
dès l’accueil
forums blogs rédaction
ou experts
blogs
internautes
Libération oui oui oui oui non
Le Figaro oui oui non oui non
L’expansion oui oui oui oui non
Le Point oui oui non non non
Télérama oui oui non non non
Le Monde abonnés non abonnés non abonnés
Le Nouvel Obs oui non non oui oui
Les Echos oui non oui oui non
Marianne2 oui non non oui non
La Tribune oui non non non non

L’ouverture à l’expression citoyenne dans les journaux en ligne

La participation façon Rue89

Les moyens de s’exprimer sur Rue89 sont extrèmement variés : vous pouvez classiquement commenter les articles, noter les commentaires des autres contributeurs, mais aussi tenir un blog, proposer un article, signaler une info, une vidéo… Et, contrairement aux journaux traditionnels3, la participation n’est pas simplement juxtaposée aux contenus professionnels. Elle est intégrée au processus éditorial. Il arrive ainsi assez fréquemment que l’auteur d’un article réagisse aux commentaires des internautes (voyez les messages dont l’entête est surligné de rouge). Ses interventions consistent à répondre aux questions et aux critiques qui lui sont adressées directement, à relancer une discussion, parfois à expliquer un point de fonctionnement du site. Une erreur signalée par un internaute sera prise en compte et l’article corrigé. Je me souviens également avoir lu une synthèse de commentaires que l’auteur avait ajoutée à la fin de son article. Il est dommage que cette dernière pratique reste anecdotique. Mettre à la disposition des lecteurs un aperçu des différents arguments et points de vue sur un sujet donné constituerait une sérieuse plus-value. Signalons encore que des réactions d’internautes peuvent se voir promues au rang d’articles dans la section Vos réactions. Ils ont ainsi une visibilité accrue et sont à leur tour soumis au feu des commentaires.

La place des internautes prend une dimension supplémentaire dans les enquêtes de la rubrique Passage à l’acte. Il s’agit de questions concrètes posées dans une logique consultative. Elles se font parfois en partenariat avec un acteur de la société civile susceptible d’en porter le résultat. Dans le cas de l’enquête pour une amélioration du service Vélib, par exemple, le site annonçait : ” forts de vos réponses, choix, suggestions, nous irons les soumettre aux responsables de la mairie de Paris et ceux de JC Decaux, opérateur du projet Vélib “. Un premier article invitait les usagers à exposer les problèmes rencontrés et à formuler des propositions d’amélioration du service. A la lumière des discussions suscitées (une centaine de messages), la rédaction a formulé 10 propositions. Publiées sur le site, remises en débat, elles ont également été adressées à JC Decaux qui y a répondu4.

Expérimentation, innovation : la médaille…

Il est clair que l’équipe de Rue89 n’hésite pas à expérimenter. Régulièrement depuis son lancement, le site tente de nouvelles rubriques, de nouveaux concepts. Si j’ai une préférence pour les Passages à l’acte évoqués plus haut, Dans le rétro mérite également le coup d’oeil : ces articles proposent un éclairage historique sur un sujet au moyen d’images d’archives de l’INA. Le Sarkoscope annonce quant à lui un suivi de la mise en oeuvre des promesses faites lors de la campagne présidentielle. C’est une démarche qu’on aimerait trouver plus souvent pour les politiques publiques. Plus léger, le blog du Poulpe reprend le principe de la collection de romans éponyme : des auteurs se succèdent pour écrire les nouvelles aventures de Gabriel Lecouvreur.

Les solutions techniques mises en oeuvre pour améliorer la lisibilité des discussions sont efficaces : mise en évidence des commentaires de l’auteur dans le fil de discussion, système de notation des messages (jeu d’étoiles) permettant de masquer les moins appréciés et de mettre en avant les préférés (ceux-ci constituent une sélection de commentaires publiée sous l’article). Les outils d’alerte et de suivi ne manquent pas : newsletter, flux RSS, widget… Une approche visuelle permet de faire apparaître les différentes rubriques du site sur la page d’accueil. On le voit, l’équipe de Rue89 s’active pour le plaisir de ses lecteurs.

… et son revers

Innover, diversifier les contenus, les contributeurs… c’est très bien. Mais l’expérimentation permanente a un revers. Cela nécessite de maintenir une cohérence d’ensemble, tant au plan éditorial que technique. Et de ce point de vue, le site n’est pas exempt de défauts : des rubriques qui n’ont d’existence que sur la page d’accueil5, des libellés dont on ne sait pas trop quel type de contenu ils désignent6, des slogans qui ressemblent à des libellés de rubriques mais n’en sont pas7, des auteurs dont on peine à identifier l’appartenance8

Aviez-vous remarqué la barre verticale en trois partie, située dans les icones accompagnant les titres des articles dans la colonne de droite ? Aviez-vous compris sa signification ? Elle représente en fait le statut de l’auteur : il est journaliste, expert ou internaute, si c’est respectivement le premier, le second ou le troisième segment qui est en rouge. Pas évident !

Tout ceci pourra vous sembler relever du détail. C’est vrai en un sens, mais cela révèle les difficultés à faire évoluer un concept tout en préservant les contenus antérieurs. Et la plateforme utilisée pour développer le site, Drupal, offre tellement de possibilités que la tentation est grande de faire toujours plus. Jusqu’à ce qu’une remise à plat devienne indispensable…

Plus grave ?

A en croire Michel Lévy-Provençal, co-fondateur de Rue89 qui a claqué la porte du journal en février dernier, la devise « l’info à trois voie » (journalistes, experts, internautes) n’est pas respectée. La rédaction aurait largement recours aux professionnels. Il est vrai que, la plupart du temps, la colonne centrale de la page d’accueil ne laisse pas beaucoup de place aux non-journalistes…

Conclusion

Le journal Rue89.com méritait d’être signalé sur l’Observatoire des débats publics par le simple fait qu’il intègre de façon inédite le propos du citoyen “ordinaire”. Mais ce site recèle aussi les ingrédients d’un bon outil participatif dans son acception démocratique : information, débat d’idées, élaboration de propositions, réponse des décideurs et suivi de la mise en application de la décision. Il suffirait que ces différentes composantes interviennent de façon complémentaire sur les questions traitées.

Gageons que Rue89 corrigera ses défauts de jeunesse. Car si ce site d’information occupait hier encore une place unique, de nouveaux projets se développent, tels Bakchich.info, créé en 2006, ou Mediapart, lancé le 16 mars dernier…

Notes

1. Pour une histoire de l’appellation « cinquième pouvoir », lire Chronologie du cinquième pouvoir sur le blog de Thierry Crouzet, auteur de « Le peuple des connecteurs – quand le cinquième pouvoir entre en politique ».

2. En janvier dernier, Rue89.com franchissait le cap du million de visiteurs uniques par mois, chiffre attendu seulement pour la fin de l’année selon Pascal Riché (propos rapportés sur le blog Internet et Opininon).

3. On imagine aisément les problèmes que cela pose : version différente de l’édition papier, coût salarial supplémentaire, droits d’auteur si le correcteur n’est pas l’auteur original…

4. Si l’on peut imaginer que le prestataire a enregistré lui-même certains des problèmes signalés par les internautes (les systèmes électroniques embarqués ont au moins cet intérêt) et engagé des mesures correctives, le simple fait de dialoguer avec les usagers permet de les informer sur les problèmes qui les concernent et d’éviter la frustration qui peut exister en l’absence de communication. Un principe que les transports publics ont fini par adopter…

5. Seule la rubrique En images possède actuellement une adresse visible, où apparaissent les anciens articles, et un lien depuis la page d’accueil (intitulé “toute la rubrique”). Vous auriez aimé trouver dans le présent article les liens vers les rubriques citées (Passage à l’acte, dans le rétro…). Vous savez maintenant pourquoi ils n’y sont pas.

6. Suivez le lien vers la rubrique En image et regardez les intitulés qui précèdent chaque titre d’article. Certains s’appellent “En images”, comme la rubrique. Mais pas tous. Alors, que désigne l’étiquette “En images” : une rubrique, un blog, un des thèmes d’un blog ?

7. Sur la page d’accueil, à quoi correspondent les titres “L’info à trois voix”, “Gonflés à blog” et “Croc’notes” ? Apportent-ils une indication quant aux types de contenu qu’on peut y trouver ? Qu’est-ce qui différencient leurs articles ? Faute de réponse évidente, on est tenté de penser qu’il s’agit avant tout de slogans conçus pour participer à l’identité du site.

8. Si l’on identifie nettement les journalistes de Rue89 (c’est écrit dessus…), qui sont les autres ? Facile, me direz-vous, il y a un lien attaché au nom de l’auteur. Il n’y a qu’à cliquer dessus, on aura son profil. Effectivement. Sauf que, on ne sait pourquoi, certains profils indiquent “page non trouvée” ou sont interdits d’accès. Vous noterez aussi que certains contributeurs interviennent parfois en tant que blogueur, parfois non. Quand on regarde la liste de leurs contributions, on y trouve des articles et des notes de blog. Quel intérêt ? A partir du moment où l’on peut consulter la liste rétrochronologique des articles d’un auteur, à quoi servent les blogs ?


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Commentaires

5 réponses à “Pourquoi le journaliste citoyen se presse sur Rue89”

  1. Pascal Riché (Rue89) le 26 March 2008 2:02

    Intéressante présentation, doublée d’une analyse très éclairante, merci. Nous corrigerons nos défauts de jeunesse, c’est promis. Nous le faisons chaque jour, en réalité. Nous avons pour cette année 2008 de nombreux projets.

    PS: une petite précision, nous avons dépassé 1.3 millions de VU à notre compteur (Google analytics), mais nous n’en sommes qu’à 681 000 selon les chiffres de Nielsen, qui font référence chez les annonceurs. Notre objectif, pour fin 2008, est d’atteindre le million de VU au sens de Nielsen. Notre taux de progression nous laisse bon espoir.

  2. Aboujko le 4 April 2008 18:55

    Bravo, un défi pas facile

  3. Tinhinane le 6 April 2008 22:40

    Je trouve votre article très bien, intellectuellement juste et honnête. Pour les internautes, ce n’est pas Rue89 qui nous entrave (je suis riveraine) mais sans doute nous mêmes qui nous contentons souvent des commentaires. Il n’est pas facile de s’atteler à l’écriture d’un article pour des non professionnels (sauf sans doute pour les universitaires et les écrivains et quelques belles plumes autres) mais je constate que Rue89 produit quelques “miracles” à force d’encourager et de stimuler la participation.

    La petite histoire (moins d’un an) de Rue89, racontée avec simplicité par Pierre Haski mérite d’être connue

    http://www.fabriquedesens.net/spip.php?article152&var_mode=calcul

  4. Etude de cas « Le blog du poisson vert le 5 August 2008 18:27
  5. Eric Lombard le 4 September 2008 15:12

    Le système de présentation des commentaires de rue89 a évolué, en tous cas en ce qui concerne les articles des journalistes maison :

    - Par défaut, apparait maintenant une sélection de commentaires : “La sélection de rue89″. C’est probablement l’auteur de l’article qui en est responsable.
    - Si le lecteur souhaite voir tous les commentaires, il peut cliquer sur “Tous les commentaires”
    - S’il souhaite voir comment un commentaire sélectionné s’insère dans le fil de discussion, il peut cliquer au bas du commentaire sur “Voir le commentaire dans son contexte”.

    Rue89 est sans doute le premier à reconnaître que publier tous les commentaires sur le même plan est intenable. Faire une sélection a de nombreux avantages :
    - éviter de décourager la lecture des commentaires
    dès que ceux-ci deviennent trop nombreux
    - tirer la qualité des commentaires vers le haut
    - obliger les journalistes à lire les commentaires, première étape vers une synthèse voire une nouvelle version de l’article.

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