Débats publics : donnez à internet sa pleine puissance !

Le 28 April 2011 | Par Philippe Bourlitio 
Classé dans Analyses, Débat, débattre

Voilà maintenant quelques années qu’internet est utilisé dans le cadre de débats nationaux. Certains se souviendront des forums du gouvernement qui ont vu passer de nombreux sujets de 2003 à 2008. Ce site avait notamment battu des records de participation en accueillant les discussions du Grenelle de l’environnement en 2007 (plus de 14000 messages pour 8 thèmes en deux semaines). Le Service d’Information du Gouvernement (SIG), en charge de ce site, a abandonné la formule « forum de discussions » en 2008. Sans regret, pour ma part, dans la mesure où un fil de discussion unique par débat n’a jamais été très propice à des discussions constructives sur des sujets complexes.

Aujourd’hui rares sont les débats nationaux officiels qui ne possèdent pas leur propre site participatif. Mais ces sites sont rarement à la hauteur du potentiel de participation qu’on est en droit d’attendre avec internet. Si dans les premiers temps, le manque d’expérience pouvait expliquer le choix d’un outil inadapté, des erreurs de conception ergonomique ou l’absence de moyens humains pour l’animation, aujourd’hui malheureusement c’est avant tout le fait d’un choix délibéré du commanditaire, pour mieux contenir le débat dans un cadre imposé. Dans ce contexte, il n’est d’ailleurs pas étonnant que de grosses agences de comm’ « corporate », dont on ne peut pas dire qu’elles aient la culture de la participation, se soient imposées ces dernières années sur le marché restreint de la participation en ligne.

En la matière, je repense avec amertume à deux grands débats qui avaient toute mon attention : les Etats généraux de la bioéthique (2009) et le débat national sur les nanotechnologies (2009-2010). Tous deux ont fait un usage délibérément limitatif de la participation en ligne. Pour le premier, les contributions des internautes, qui mettaient plusieurs jours à être validées avant publication, n’étaient pas ouvertes aux commentaires. Tout juste les organisateurs ont-ils accepté de mettre en place, en cours de débat, un système de vote sur les contributions. Pour le second, la participation en ligne était destinée à recueillir des questions, lesquelles pouvaient tantôt être soumises aux intervenants lors des réunions publiques, tantôt être adressées au maître d’ouvrage – les ministères qui avaient passé commande du débat – en vue d’une réponse écrite officielle. Pas de vrais débats en ligne donc.

Et les choses ne vont visiblement pas en s’arrangeant, en témoigne l’actuel débat sur la dépendance. Point positif : comme sur la plupart des sites de débat, la partie information est riche en contenus, pédagogique et synthétique. Encore que, dans le cas présent, proposer des documents fondamentaux comme les définitions sous forme de PDF n’est pas vraiment malin (voir les groupes de travail). Mais c’est là un défaut mineur. Passons à la section « débat » proprement dite du site. Dans le menu déroulant, je suis « contributions citoyennes ». J’arrive à une liste de 5 thèmes. J’ouvre le premier. Et là, pas de surprise : la contribution qui s’affiche dans la partie centrale de la page n’est pas ouverte aux réactions des internautes, évidemment. Quant aux autres contributions, elles sont listées dans la colonne à droite, sans date ni nom d’auteur. Pas de tags non plus pour affiner la visite. J’ai cherché, mais sans illusion, une synthèse intermédiaire du débat pour avoir un aperçu des contributions déjà reçues. En vain. Bref vous avez compris, ce site est une boîte aux lettres publique, comme c’est devenu la mode depuis quelques temps. Si vous cherchez du débat en ligne, faites comme moi, passez votre chemin, ce n’est pas sur ce site que vous le trouverez. Allez, un dernier petit détail, pour la route : où est signalé le formulaire de participation ? Sur la page d’accueil du site, naturellement, ainsi que dans le menu « débat ». Pourquoi donc ne pas avoir mis l’invitation à contribuer dans un encart visible sur toutes les pages du site ?

Dans ces conditions, on saluera l’honnêteté du ministère de la santé qui, pour ses Assises du médicament, fait l’économie d’un site participatif et vous propose pour « participer au débat » un simple formulaire en ligne sur le site de l’institution.

Heureusement, dans ce paysage plutôt déprimant des débats en ligne, il y a quelques belles réalisations pour redonner espoir. J’ai eu la chance d’animer l’une d’elles, il y a quatre ans. C’était pour l’ADEME, un débat sur la maîtrise de l’énergie. C’était quelques mois avant le Grenelle de l’environnement. Le site que nous avions réalisé avait certainement quelques défauts lui aussi. Mais 1. les contributions des internautes étaient réellement centrales dans le processus de construction des recommandations et 2. le site a vraiment permis des interactions entre participants les poussant à confronter leurs idées, affuter leur argumentation… Bref, c’était beau ! Et en étant vigilant, on trouve d’autres réussites du même niveau. Citons en exemple la Conférence nationale sur les rythmes scolaires qui s’est déroulée l’année dernière et qui a donné une vraie place au dialogue et sur laquelle l’ergonomie a joué un rôle positif.

Le but de ce billet d’humeur est de tirer la sonnette d’alarme. Car ces pratiques sont plus que dommageables à l’image d’internet comme outil de débat en ligne. Mais pour être plus constructif, je projette d’écrire un article ou une série de billets pour traiter des bonnes pratiques, exemples à l’appui. Dans cette perspective, n’hésitez pas à me signaler vos coups de cœur, critiques… en matière de sites participatifs.


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Commentaires

2 réponses à “Débats publics : donnez à internet sa pleine puissance !”

  1. Gilliard le 29 April 2011 23:18

    Bonjour
    Nous avons mis en ligne ce site pour la communaute urbaine de Bordeaux. Il a auj un peu mois de 50 dossiers de concertation/participation. Nous cherchons a l améliorer en permanence. Nous serons attentifs a vos remarques. D avance merci pour votre analyse. Cordialement.

  2. Philippe Bourlitio le 9 May 2011 17:31

    Bonjour,

    Le site participation.lacub.fr présente une organisation simple, conçue pour gérer les nombreuses opérations de concertation de la métropole. Dans chaque dossier, on retrouve le même sommaire : présentation, documents, calendrier, avis… On y trouve le bilan quand une concertation est terminée. Rien à redire.

    On apprécie évidemment que les internautes puissent s’exprimer sur les avis déjà publiés. Appel à contributions et charte de la participation sont nettement visibles.

    En regardant les processus, on voit également que vous avez cherché la complémentarité entre échanges en ligne et réunions physiques. Et les processus sont expliqués, comme celui du projet eau et assainissement, avec une ligne de temps en illustration. Encore un bon point.

    Attention, il y a quelques liens cassés. Ceux que j’ai retenus se trouvent en bas de la page “Présentation” des projets “Bastide Niel” et “Bassins à flots”.

    Pour le Plan climat, qui bénéficie d’un site propre, on s’étonne finalement (par rapport au soin apporté au premier site) que la page “Suivi du plan d’action” soit vide alors que le plan d’action était annoncé pour octobre 2010.

    Fort heureusement, le cas de la CUB n’est pas unique. D’autres collectivités ont fait des sites qui outillent intelligemment leurs opérations participatives. Mon article visait davantage les débats nationaux…

    Cela dit, Mme Gilliard, à la CUB, quels enseignements tirez-vous de cette expérience ? Quelles sont les difficultés que vous aimeriez dépasser ?

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