Débat Public est un groupe transnational dont les membres sont actifs dans la conception et les débats sur les politiques européennes. Nous sommes réunis par le souci commun de restaurer la dimension politique dans la construction européenne. Au-delà de ce texte dorientation générale, Débat Public prendra position sur des questions spécifiques pour lesquelles un débat politique européen est nécessaire.
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Depuis 50 ans, la construction européenne a été un objectif poursuivi soit pour lui-même, soit pour éviter le cauchemar des affrontements guerriers des nations européennes. Aujourdhui, le produit de cette construction apparaît à la fois incontournable et fragile.
Le contenu spécifique et les objectifs des politiques qui ont été mises en place pour donner corps à cette construction n'ont fait que peu débat. Un privilège considérable d'une vision purement quantitative de l'économie sest installé, visible dans la mise au premier plan de quelques grands indicateurs économiques comme les niveaux de prix et les mesures non qualitatives de la richesse (PIB).
Dans ce contexte, il y a urgence à tenter de définir à la fois des objectifs qualitatifs pour les politiques et les moyens par lesquels il est légitime de chercher à les atteindre. Ces objectifs ne peuvent être vraiment dits qualitatifs que si lon admet que leur définition ne se fait pas exclusivement à partir de léconomique, qui nest que lun des moyens de les atteindre, lun des facteurs les rendant nécessaires, et lun des contextes dans lesquels il faut les poursuivre. La reconnaissance de la légitimité de tels objectifs, et leur mise au cur du débat politique européen, peut rééquilibrer la construction européenne. La réforme des institutions ne pourra prendre sens, que comme traduction institutionnelle de ce qui doit dabord être une mutation politique. De nombreux mouvements sociaux ou culturels (mouvements écologistes, mouvements contre le chômage, mouvements culturels liés à lappropriation des médias et des technologies..) témoignent de la possibilité dune telle mutation politique . Ces mouvements sont généralement critiques, sont fragmentés et faibles, se coalisent à loccasion, mais ne débouchent pas sur des mouvements politiques stables. De leur côté, les acteurs de la construction européenne sont souvent conditionnés par des groupes dintérêts qui constituent lhorizon de leurs consultations sur des problèmes compartimentés et ils se retrouvent incapables de répondre aux préoccupations qualitatives, ne pouvant en reconnaître la validité quà titre dexception.
La reconnaissance du caractère irremplaçable des marchés comme moyens dallouer des ressources à grande échelle sans contraintes, et de rendre possible lévaluation par tout un chacun des mérites respectifs de différents biens et services est un acquis majeur de lhistoire moderne. Mais cet acquis, et les errements de ceux qui ont prétendu pouvoir lignorer, ont, semble-t-il, anesthésié la pensée politique. Celle-ci a renoncé à poser clairement les limites et les cadres d'organisation qu'elle peut légitimement donner aux marchés. Elle a renoncé à les penser dans leur réalité concrète, avec les contraintes qu'y imposent les systèmes techniques et l'organisation sociale.
Cette anesthésie provoque la résurgence de formes anciennes de la pensée politique : territoriales, ethniques et religieuses, qui paraissent offrir un rempart contre les conséquences de la réduction de la réalité à l'économique et au juridique. Ces formes anciennes reparaissent alors dans des atours particulièrement déplaisants. Or cette anesthésie ne semble pas être inéluctable: il est possible de poser les bases dun réveil du politique.
Léconomie place les territoires en concurrence les uns avec les autres, exploite leurs atouts, quil sagisse des facilités de transport et de déplacement, de la qualité de la vie qui leur est propre, des avantages qui y sont consentis pour linstallation de telle ou telle activité ou des qualités des populations qui les occupent. Lélargissement des échelles européennes accentue évidemment cette mise en concurrence. Du point de vue des gestionnaires des territoires et de ceux qui discutent et élaborent les politiques daménagement, souvre alors un dilemme. Faut-il abonder dans le sens de la mise en concurrence ou choisir dautres arbitres de référence ? A-t-on même le choix à lheure où la quête aux emplois occupe une si grande part des préoccupations des élus locaux ? Une fois encore, tout en gardant à lesprit lurgence et la réalité de ces contraintes, il faut accepter de prendre un minimum de distance et de considérer les effets réels des choix. La mise en concurrence, lorsquil sagit dêtres humains ou de leur cadre de vie, a deux justifications, qui sont deux faces de la même pièce : la recherche de lefficacité par lémulation induite par la concurrence, et le fait que ce jeu de compétition ne soit pas à somme nulle, cest à dire que même en tenant compte des dégâts induits pour les perdants et des coûts du traitement de ces dégâts, il y ait un bénéfice global, partagé, par rapport à ce quaurait produit une autre approche. Dans létat actuel des choses, le problème essentiel est que nous ne sommes pas capables den décider, car les outils de mesure, de représentation de létat des choses ne prennent en compte que très imparfaitement la réalité de la qualité de la vie. Lorsquon lit les témoignages des ouvriers de Renault Vilvoorde, la première chose qui leur vint à lesprit lors de lannonce de la fermeture de lusine fut : « et notre maison, que nous venons d'acheter à crédit, et qui est maintenant invendable ? ». Même si lon dédommage les travailleurs dans le cadre de plans sociaux, dédommagera-t-on le territoire du coût de la gestion à long terme de lotissements partiellement désertés ? En France, les villes les plus « dynamiques » en matière de création demploi sont aussi celles où le chômage augmente le plus vite : Toulouse ou Montpellier vident leurs régions voisines de ceux qui espèrent y trouver un emploi. Au Royaume-Uni, la prospérité des zones de développement technologique saccompagne dune accentuation considérable de la pauvreté dans dautres zones, dune nouvelle segmentation du territoire, mais aussi de la mise en danger de certains des atouts (qualité de la vie à revenu donné, formation universitaire et recherche indépendantes des intérêts économiques à court terme) des territoires aujourdhui favorisés. Vouloir dans ce domaine des politiques qualitatives suppose tout à la fois :
Un cadre pour le jeu de la concurrence évitant les dumpings fiscaux, sociaux, environnementaux et urbains. Lélaboration dun tel cadre est esquissée par les institutions européennes en réponse aux crises les plus voyantes, mais il natteindra une véritable efficacité que sil est exigé politiquement.
La construction de mesures du bien social qui reconnaissent que le succès économique des territoires nest que le moyen datteindre des objectifs qualitatifs non réductibles à léconomique. Cette construction est difficile, et ne pourra jamais offrir que des points de repère pour le débat politique, mais elle est dune importance centrale, et il y a lieu de se réjouir de ce que les institutions européennes ont tenté depuis plusieurs années dy contribuer.
Lacceptation de la diversité des moyens de rechercher la qualité du développement dun territoire, par exemple par la promotion d'un mode de production ou déchange y ayant un effet bénéfique sans nuire aux autres territoires. Les investisseurs et ceux qui diffusent biens et services bénéficient aujourd'hui pleinement des avantages de la mobilité. On peut tenter de faire mieux profiter les citoyens des bénéfices de cette mobilité, mais il faut le savoir : les territoires, eux ne bougeront pas !
Cest devenu un lieu commun que de souligner le rôle central que tiennent les technologies de linformation et de la communication (TIC) dans lévolution de nos sociétés et de nos économies. Ce lieu commun cache cependant une profonde diversité de ces technologies et de la façon dont elles sinscrivent dans la réalité. Les techniques de l'information et de la communication peuvent être utilisées de façon préférentielle pour optimiser des processus aboutissant à des biens ou des services existants, ou au contraire pour développer de nouveaux produits et branches dactivité. Lorsque le développement de nouveaux produits et branches dactivité est bien engagé, un cercle vertueux sétablit entre les gains de productivité dans les processus existants qui dégagent les capacités de financement et de consommation permettant aux nouveaux aspects de se développer pleinement. Mais si à linverse, comme ce fut le cas jusquil y a peu en Europe, linvestissement se concentre d'abord sur les gains de productivité dans les processus, une destruction nette demploi se produit. Il faut donc sinterroger sur les raisons qui ont fait quen Europe (ou en tout cas bien plus en Europe quaux Etats-Unis), lamorçage du développement de nouvelles activités ne sest pas produit suffisamment. Deux raisons majeures, qui sont dailleurs liées, lexpliquent. La première est l'influence des activités existantes sur les orientations des politiques d'investissement et de recherche. Les activités émergentes nont pas de lobbies. Elles nont dailleurs le plus souvent pas pignon sur rue au chapitre économique, tant il est vrai quelles se développent le plus souvent comme usages sociaux avant de sinscrire dans léconomie (exemple du Web, des logiciels libres, de l'information libre).
Au-delà des technologies de base du calcul, dès quil sagit des réseaux, des logiciels grand public, du contexte dusage en matière de propriété intellectuelle, on na presque jamais fait le choix résolu de développer les outils qui renforcent le pouvoir propre des individus et des groupes, par exemple de produire ou de distribuer de linformation. Nont échappé à cet état de choses que la téléphonie mobile, quelques dispositifs délectronique grand public et quelques applications niche. Il y a là un grave risque, car lEurope est ici potentiellement prise au piège : elle occupe des positions de force sur des modèles de production centralisée et de distribution dinformations (broadcast, télécommunications à contrôle centralisé) faisant de lusager un récepteur doté de quelques fonctions dinteraction, et nest que balbutiante sur tout ce qui relève des outils personnels, de la capacité à produire, échanger, critiquer et diffuser de façon indépendante. Ce risque nest pas fatal en raison de lexistence de riches réservoirs de créativité mobilisable, ainsi que du maintien des compétences et infrastructures industrielles nécessaires, mais il impose dassumer de façon résolue un projet qualitatif des technologies de linformation et de la communication. Lencouragement dusages des TIC favorisant le lien social qui constitue la noble spécificité affichée des actions européennes ne sera quune fiction si ne développent pas les outils de lappropriation par les citoyens eux-mêmes : le lien social ne se décrète pas par en haut. Il convient de veiller à ce que priorité soit donnée à lexploration résolue de ces nouveaux possibles dans laffectation des budgets de recherche et développement technologique européens dans ce domaine.
Oublions un instant tout ce que nous savons des biotechnologies, des organismes génétiquement modifiés (OGM), de leurs bénéfices possibles ou de leurs risques, du contexte industriel et international de leur mise en uvre, et posons-nous une simple question : « peut-on nous obliger à manger des OGM ou des produits dérivés, bien que pour quelque raison, nous ne le souhaitions pas ? ». En labsence de politique qualitative, la réponse est « temporairement oui ». Tout dabord on peut nous en faire manger à notre insu, comme cest très largement à leur insu que les consommateurs européens ont mangé pendant des dizaines dannées de la viande issue danimaux nourris avec des farines contenant elles-mêmes des composants animaux. Les groupes dintérêts liés aux biotechnologies nont reculé devant aucun effort pour maintenir le marché de consommation dans cet état dinformation plus quimparfaite en sopposant à la ségrégation des filières, au traçage, et à létiquetage efficace des produits contenant des organismes génétiquement modifiés. Les arguments présentés pour justifier ce refus tenant au coût estimé de la ségrégation et au fait que les consommateurs étaient mal informés sur le fond de laffaire et sujets à être manipulés par des activistes mal intentionnés jouant sur des peurs ancestrales. Mais évidemment, comme le montrent les récentes décisions de groupes de distribution alimentaire, le maintien dune telle impossibilité de choisir est très improbable si les bénéfices possibles de ces techniques ne sont pas convaincants. Cest ici quil faut abandonner le point de vue des marchés, et prendre celui de la qualité. Qualité gustative et alimentaire, pour lesquels les organismes génétiquement modifiés actuels ne présentent aucun avantage. Les affirmations selon lesquelles, fort bientôt, il en sera autrement grâce à de nouveaux développements des biotechnologies soulèvent un certain scepticisme, compte tenu de la difficulté dagir sur les caractères liés à la qualité, qui sont le produit de linteraction complexe de très nombreux gènes et de leur environnement dexpression. Qualité vis à vis de lenvironnement et de la santé, pour laquelle lestimation des niveaux de risque varie selon les points de vue, mais ne peut être tenue a priori comme négligeable. Qualité du point de vue de lalimentation mondiale, pour laquelle tout lecteur dAmartya Sen sait à quoi sen tenir sur les effets probables de la diffusion de telles techniques agricoles dans le tiers-monde : quarrivera-t-il lors de la prochaine crise financière indonésienne si les planteurs de riz doivent acquérir chaque année de nouveaux lots de semence génétiquement modifiées ? Qualité du point de vue de la capacité à innover dans le futur et de la répartition de la puissance : cest évidemment le nud du problème. Que se développe un débat politique ouvert, fondé sur le dialogue et linterrogation directe dexperts que lon se donne les moyens de rendre indépendants, et le débat pourrait aboutir à réorienter les biotechnologies vers dautres objectifs1, dautres modèles dexploitation possibles et à revaloriser le caractère de bien public non appropriable des bases du biologique. Le niveau européen peut jouer un rôle essentiel dans la promotion du débat qualitatif sur ces questions, mais il ne peut le faire quau prix dun sursaut : lindépendance nécessaire par rapport aux lobbies économiques.
Une des conditions de possibilité des politiques qualitatives est évidemment quil soit légitime de vouloir quil y en ait. Cest à dire que lon reconnaisse quil existe des différences de qualité (quil sagisse de biens, de services, dactivités, dorganisation, despaces ou de cadre de vie, etc.) entre lesquels les mécanismes de marché ne peuvent ni produire les choix, ni constituer larbitre de référence. Les marchés concrets ne permettent aux citoyens de choisir quentre des produits similaires et non entre des solutions qualitatives, pas plus quils ne permettent de déterminer indirectement quel est le choix optimal en recherchant celui qui produira un optimum économique. Le déguisement en choix qualitatifs de mesures qui ne visaient quà maintenir des barrières à la circulation de biens, de services, et de travailleurs ou le maintien de certains monopoles a considérablement nui aux choix qualitatifs. La construction européenne visait à démanteler ces barrières et ces monopoles tout dabord pour construire linterdépendance des économies et obtenir des économies déchelle, puis pour construire des marchés concurrentiels. On a donc accepté que tout choix qualitatif soit a priori suspect, acceptable seulement comme exception dans un catalogue dûment répertorié. Un renversement du cadre de pensée est ici nécessaire, qui ne doit évidemment pas aboutir à retomber dans une naïveté du qualitatif. Les choix qualitatifs doivent être confrontés à la réalité de ce quils produisent : les monopoles des télécommunications, par exemple, ont beaucoup fait pour miner la notion de service dintérêt général en arguant de bénéfices qualitatifs de service qui étaient plus que douteux. Mais la légitimité ne se marchande pas. Pour revenir aux biotechnologies agricoles, il doit être pleinement légitime pour les citoyens de choisir dans leur consommation entre des modèles de production agricole, par exemple.
Largument de la globalisation, et des risques de sattacher un boulet à traîner dans la concurrence mondiale si lon acceptait des orientations qualitatives était largument de dernière instance des causes indéfendables. Dans certains cas cet argument est fondé sur une grande myopie, réelle ou simulée. De nombreux choix qualitatifs (par exemple ceux portant sur le cadre de vie) peuvent être affirmés sur la marché européen sans aucun risque de délocalisation ou de concurrence par des acteurs ne subissant pas les mêmes contraintes. Dans dautres cas, on argue de la délocalisation des nouvelles technologies (par exemple télévision par satellite ou Internet) pour affirmer limpossibilité dimposer des critères de qualité à loffre économique, comme si celle-ci ne faisait pas lobjet dune commercialisation ayant pignon sur rue ou comme si des technologies ou des procédures ne pouvaient aussi être développées pour se donner les moyens de lui imposer de respecter certains critères ou éviter la déperdition des recettes fiscales. Mais enfin, il sagit dun argument puissant, et qui ne pourra être contré que si on se donne les moyens pratiques dencadrer les effets réels de la globalisation. Une des questions centrales qui se pose aujourdhui est celle du choix des niveaux auxquels il est pertinent que sexerce la souveraineté démocratique pour chaque type de décision et chaque facette de leur préparation et de leur mise en uvre. Or nous sommes évidemment confrontés à des exigences contradictoires : le débat politique ouvert, lanalyse et la représentation des choix possibles, la capacité à imposer des décisions dans un contexte international, le suivi efficace des politiques, lévaluation de leurs effets, voilà qui à chaque fois semble indiquer une échelle optimale. La globalisation nest pas dans ce contexte une variable exogène : le fait quune économie soit moins dépendante de son commerce extérieur influe favorablement sur le coût que pourra avoir la mise en place dune politique qualitative. Cest lun des facteurs qui explique que la situation soit aujourdhui beaucoup plus favorable pour le développement de politiques qualitatives à léchelle européenne. En effet, après la création du marché unique et de la monnaie unique, la plus grande partie des échanges s'effectue dans l'espace interne européen. Dans cet espace même, et au fur et à mesure que le marché unique se transformera en réalité, il deviendra de plus en plus nécessaire de reconnaître les bénéfices de la localité, par la vérité des coûts sociaux de transport, lacceptation du privilège qualitatif de linscription dans un territoire particulier pour certains types de biens et de services et la prise en compte des activités non-économiques dans la mesure du bien public social. Les positions qualitatives, celles qui ne servent pas de déguisement à la défense dintérêts économiques, trouvent par leurs objectifs mêmes des alliés puissants dans lopinion publique des autres pays. Il y a un cercle vertueux du qualitatif, comme il y a un cercle vicieux de la concurrence par labaissement de la qualité sociale ou fiscale. LUnion Européenne peut et doit faire face aux problèmes dérivés de la globalisation économique avec fermeté et indépendance par rapport aux pressions des lobbies économiques, que ces pressions sexercent directement ou soient relayées par les Etats-Unis. Notre avenir comme citoyens en dépend.
1Lintérêt pour les biotechnologies, et une grande partie de leurs techniques sont issus de projets en matière de santé, pour lesquels leurs promesses se heurtent à de grandes difficultés. Lagroalimentaire représente en réalité une tentative de valorisation dérivée sur des marchés sur lesquels la concentration verticale peut jouer à plein.